Bulletin de l’UNAFAM-Paris n°91 – Activité physique adaptée au C3RP

 

unafam-parisArticle issu de La lettre de l’UNAFAM-Paris N°91, octobre -janvier 2016 – par Claire Calméjane

Entretien avec Mme Laurence Kern, professeur d’EPS

Sport adapté : la remédiation mise en gestes

Encore innovant et peu utilisé, le programme APA (Activité Sportive Adaptée), mis au point par Laurence Kern, se distingue de toutes les autres pratiques sportives par sa dimension réparatrice au sens large pour les personnes souffrant d’une psychose.

Laurence Kern, Activite Physique Adaptée
Laurence Kern

Professeur d’EPS et enseignant-chercheur dans l’Unité de Formation et Recherche en Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives à l’Université de Nanterre Paris-Ouest, Laurence Kern est à l’origine d’un programme d’activité physique qui permet de proposer une façon différente, à la fois ludique et physique, de pratiquer la remédiation cognitive.

Car, que l’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas d’une succession de séquences de postures sportives sans lien particulier avec la situation d’une personne souffrant de schizophrénie mais bien plutôt de remédiation cognitive « incarnée ». Comment ? Par la mise en place de procédures pédagogiques et didactiques qui intègrent les déficits cognitifs de la personne et tentent de leur apporter une correction tout en douceur en fonction des ressources de chacun.

Parallèle

« J’ai travaillé sur la base d’exercices de remédiation cognitive en injectant des activités motrices dedans » explique Laurence Kern. Elle a conçu un programme unique en son genre, en s’apercevant que l’on pouvait établir un parallèle entre la remédiation cognitive pratiquée à l’hôpital Sainte- Anne par l’équipe du docteur Isabelle Amado au sein de l’unité C3RP et son propre savoir concernant l’apprentissage des activités physiques.

D’où cette constatation vite devenue une évidence aux yeux des deux femmes : les exercices mis au point dans les programmes de remédiation cognitive peuvent être transformés en exercices ludo-moteurs.

Depuis 4 ans, fonctionne donc au sein de l’hôpital Sainte-Anne, un groupe ouvert qui reçoit à la fois des participants hospitalisés et des personnes sorties de l’hôpital mais désireuses de venir aux séances qui restent d’accès libre pour qui veut participer. Celles-ci ont lieu deux fois par semaine pour une séquence de deux heures de pratique. Le groupe compte de huit à douze personnes selon les moments : la séance du mercredi étant plutôt axée sur la condition physique tout en valorisant le plaisir et des rappels comment bien pratiquer une activité physique (rôle de l’eau, bien s’alimenter, l’hygiène, l’échauffement), quand celle du vendredi fait la part belle au plaisir de bouger et au fonctionnement cognitif. Lors de cette séquence, les jeux créés en écho à la remédiation cognitive peuvent être individualisés. Il est aussi possible de complexifier les tâches pour les participants présents depuis plus longtemps. Le contenu des séances est souvent « négocié » car les patients réclament certains jeux/exercices.

Bouger dans le bon sens

« La prise en charge au SHU (médicamenteuse, remédiation cognitive, développement d’habiletés sociales) représente la pierre angulaire du suivi mais elle peut être complétée en considérant la personne comme un tout et donc en valorisant également le niveau moteur » relève Laurence Kern. Cette pratique sportive adaptée apporte sa contribution à la mise en place (toujours inachevée) « d’un modèle bio-psycho- social qui sorte du modèle hospitalo-centré » car on prend en compte et on s’appuie sur les ressources physiologiques (condition physique) et psychologiques (image de soi, estime de soi, qualité de vie, émotions, dépression, anxiété) de chacun. « Ce n’est pas une maladie que l’on a en face de soi mais une personne qui a des ressources et sur lesquelles nous devons nous appuyer » souligne Laurence Kern.

L’activité physique a un effet antidépresseur et les patients reprennent confiance en leurs capacités

Les bienfaits sont tangibles : l’activité physique a un effet antidépresseur et les patients reprennent con- fiance en leurs capacités et en leurs possibilités de communiquer avec les autres, mais aussi de s’organiser dans leur quotidien. Le travail en groupe est, à cet égard, important. « Cette notion d’effort rapproche énormément les gens. Le contact physique se fait dans l’action. Il est démystifié et devient moins phobique. En améliorant les activités physiques, nous constatons des améliorations mesurées et réelles » explique Laurence Kern qui se bat pour créer les conditions d’une véritable évaluation du «plus» de cette forme de prise en charge.

Un pied dans le réel

A sa manière simple et concrète, l’activité physique adaptée revisite la vision de l’asile fait pour protéger et offre une occasion de vivre le partage d’émotions, le partage d’actions. En prônant la contextualisation des tâches, en stimulant la flexibilité cognitive, en sollicitant la mémoire immédiate, une telle activité physique adaptée constitue une passerelle vers d’autres activités plus sociales. C’est aussi un vrai « plus » face à une réalité qui laisse trop de place à l’ennui et au «rien faire» qui règne dans les lieux d’hospitalisation en dehors du soin….

Cette pratique tente de rendre opératoire l’idée de « l’empowerment » mais sa crédibilité reste fragile « car on pense qu’il s’agit d’une simple activité récréative » déplore Laurence Kern. Depuis 3 ans, 70 patients ont profité de cette opportunité : il serait bien d’augmenter ce nombre et d’étendre la possibilité de pratiquer l’APA en passant par d’autres relais, en occupant d’autres espaces.

Activités sportives et mentales

Un long chemin reste donc à parcourir pour assurer la diffusion de l’APA. La première marche n’est pas la plus facile à franchir car le choix d’un groupe ouvert ne facilite pas le travail d’évaluation. « On peut dire qu’il y a des améliorations en terme de qualité de vie, d’estime de soi, de condition physique. Mais on ne connaît pas la valeur ajoutée du programme » regrette Laurence Kern en évoquant l’existant : des tests d’activité physique, à l’arrivée de chacun pour juger de l’état physique et des tests plus psychologiques pour évaluer l’estime de soi, la qualité de vie, l’habilité conversationnelle etc. ainsi que des tests neurocognitifs. Ces tests sont réalisés à nouveau six semaines plus tard. La comparaison avec un groupe témoin soumis aux mêmes tests serait une première avancée.

Pour mieux faire connaître l’APA, un livre paraîtra en 2017. Son titre est déjà trouvé « Activités Physiques et psychoses » …

Claire Calméjane