La lettre de L'UNAFAM-Paris : dossier Remédiation Cognitive - Entretien avec Corinne Launay et Arélia Todd

La lettre de L’UNAFAM-Paris : dossier Remédiation Cognitive

Entretien avec le Dr Corinne Launay et Aurélia Todd

Parmi les articles du dossier Remédiation Cognitive parus dans La Lettre de l’UNAFAM-Paris n° 93 (octobre-décembre 2017) se trouve une interview du Dr Corinne Launay et la psychologue Aurélia Todd, toutes deux membres du C3RP S17 .

La lettre de l'UNAFAM Paris - Dossier Remédiation Cognitive
La lettre de l’UNAFAM Paris N°93 (octobre-décembre 2017) Dossier « Remédiation Cognitive »

L’entretien :

(source : La lettre de l’UNAFAM-Paris n°93) 

Propos recueillis par Emmanuelle Rémond de UNAFAM-Paris

La remédiation cognitive, est-ce une innovation thérapeutique ?

C. Launay : Effectivement, la remédiation cognitive n’existait pas il y a 30 ans. Quand le développement des neuroleptiques a permis, dans les années 70, le mouvement de désinstitutionalisation, les patients sont certes sortis de l’enfermement dans les hôpitaux psychiatriques, mais l’insertion dans la cité restait très difficile.

Pour améliorer l’insertion sociale, on s’est donné de nouveaux axes de recherche. Ceux-ci ont mis en évidence l’importance des troubles cognitifs dans les maladies psychiques au long cours. On a donc cherché à remédier à ces troubles par des programmes de soins ciblés qui constituent la remédiation cognitive.

Corinne Launay, dossier remédiation cognitive
Docteur Corinne Launay du C3RP

Quelle est la place de la psychothérapie dans cette nouvelle approche ?

A. Todd : Il y a beaucoup d’orientations et de formes de psychothérapies : le face à face, le groupe, les thérapies comportementales et cognitives, la psychanalyse, la systémie… La remédiation cognitive n’en fait clairement pas partie.

C. Launay : Il existe cependant un soutien psychothérapique pour tous les patients. Car le psychiatre, qui est au centre des soins, apporte un soutien au patient, il n’est pas juste un prescripteur de médicament. Quelques patients reçoivent de l’aide d’un psychologue qui peut vraiment être intéressante. Très peu de patients ressortent d’une cure psychanalytique classique. Tout dépend de l’état du patient pour lequel le psychiatre propose tel type de soins plutôt qu’un autre.

Arelia Todd unafam dossier remédiation cognitive
Arelia Todd du C3RP

Quelles sont les avancées scientifiques sur lesquelles repose la remédiation cognitive ?

C. Launay : Des études ont été faites dès les années 80 et elles se poursuivent toujours. Nous-mêmes avons fait partie d’un PHRC (Programmes Hospitaliers de Recherche Clinique) initiés par le professeur Nicolas Franck qui a permis de valider l’un des programmes de remédiation cognitive. Dès qu’un nouveau programme sort, les équipes cherchent à le valider de manière scientifique et les innovations se font parallèlement aux travaux de recherche.

Comment s’organise la remédiation cognitive à Paris ?

C. Launay : Nous ne sommes pas encore complétement unifiés à Paris. Ici, nous sommes assez précurseurs puisque la mise en place de nos premiers programmes date de 2006.

A Sainte-Anne, nous avons fondé en 2010 avec le Dr Isabelle Amado (SHU), le C3RP (Centre Ressource de Remédiation cognitive et de Réhabilitation psychosociale) Ile de France) qui a une vocation régionale de promotion de ces dispositifs de soins. Au sein du GHT (Groupe Hospitalier de Territoire) Paris Psychiatre et Neurosciences, le Dr. Olivier Canceil, un ancien médecin de notre service qui est aujourd’hui chef de Pôle à Maison Blanche, anime avec le Dr Isabelle Amado un groupe spécifique sur la réhabilitation psycho­sociale et remédiation cognitive.

A. Todd : Le groupe du GHT se réunit tous les deux mois. Cela permet de nous connaître. Nous avons commencé à établir une cartographie de ce qui existe aujourd’hui en matière de réhabilitation psychosociale en vue d’établir un panier minimal de soins pour tous les usagers parisiens qui souhaiteraient s ’ inscrire dans ce type de programmes. Il s’agit aussi d’aider les unités à mettre en place ces programmes de soins. Nous avons d’ailleurs monté un programme de formation à leur intention (Initiation à la réhabilitation psychosociale).

Y a-t-il des freins qui ralentissent la généralisation de ces programmes ?

C. Launay : Nous manquons de neuropsychologues et de psychologues formés à la remédiation cognitive dans les services car cela nécessite de procéder en premier à une batterie de tests spécifiques en vue d’une évaluation. Par ailleurs, certains psychiatres ne sont pas sensibilisés à cette approche, pour d’autres, ce n’est pas une priorité.

A Todd : De manière générale, de plus en plus de personnes viennent à cette réunion du GHT dédiée à la remédiation cognitive. Un mouvement de fond se dessine en faveur de la réhabilitation psychosociale.

Au niveau du patient, comment se passe le parcours de soins ?

C. Launay : S’il n’y a pas d’unité au sein de leur service, ils font une demande au C3RP en tant que patients non-sectorisés. Ils y sont admis pour des bilans et une prise en charge surtout s’ils ont un projet précis en termes d’études ou de travail. L’équipe thérapeutique est réduite au C3RP et il y a peu de places.

S’il existe une structure au sein même du service, alors les patients sont directement adressés. Il faut aussi qu’ils aient un projet – mais au sens plus large ­ sur lequel on puisse s’appuyer… Car il ne s’agit pas de faire de la remédiation cognitive en soi ! Celle-ci est limitée à trois mois par programme. Elle doit s’inscrire dans l’accompagnement d’un projet qui lui, peut durer deux ou trois ans.

Chaque patient doit donc définir un projet…

C. Launay : C’est un projet de vie au sens large : ce qu’il aime, ses centres d’intérêt, comment il s’imagine vivre dans les années à venir. Par exemple, nous avons une patiente en ce moment qui était en famille d’accueil. Son projet, c’est d’avoir un peu plus d’autonomie. Nous l’avons donc accompagnée dans un projet de foyer.

On lui propose alors un programme de remédiation cognitive…

A. Todd : On part de la plainte du patient. Mais celle-ci n’est pas toujours immédiate, bien cernée. On propose donc des tests qui permettent à la personne de mieux l’identifier, par auto-évaluation notamment. Puis on atteste cette plainte avec des tests psychométriques qui permettent de l’objectiver. Enfin on établit des objectifs concrets qu’on va pouvoir viser à travers des exercices neurocognitifs.

On part de la plainte du patient. Mais celle-ci n’est pas toujours immédiate, bien cernée (…) Puis on atteste cette plainte avec des tests psychomé­ triques qui permettent de l’objectiver.

Les objectifs varient selon les patients. Ce peut être apprendre à mieux s’organiser dans son quotidien en utilisant un agenda, mieux se guider dans l’espace en prenant les transports en commun. Ces objectifs doivent être pragmatiques, c’est-à-dire centrés sur la vie quotidienne et l’autonomie, et avoir une cible cognitive.

Il s’agit aussi de discuter et d’évaluer avec le patient quelles sont les répercussions fonctionnelles de ses déficits cognitifs : par exemple une incapacité à lire une carte dans le métro peut empêcher de prendre les transports en commun. Cela va permettre de déterminer quel programme de remédiation nous allons lui proposer – nous en avons trois dans le service (voir encadré) – ainsi que le choix des exercices et les tâches qu’on va lui donner à réaliser à domicile.

C. Launay : Ces programmes concernent la cognition froide, c’est­à­dire les troubles d’attention, de mémoire, de concentration. Il existe aussi de programmes qui visent la cognition dite chaude, concernant les habiletés sociales que nous proposons aussi.

Les patients sont-ils satisfaits de ces programmes ?

A. Todd : Ils sont toujours intégrés à leur projet de vie, plus vaste et on en voit les effets positifs. Par exemple, leur projet professionnel peut évoluer d’une simple idée à la formation, puis à la réinsertion.

C. Launay : L’aspect le plus important de ces programmes, c’est la restauration de l’estime de soi. Les patients voient eux-mêmes leurs progrès quand ils font leur évaluation à mi­parcours et en fin de programme. Or, l’estime de soi est très mise à mal par la maladie surtout quand il y a déjà deux ou trois années d’échec. Le fait de réussir quelque chose – on remet une attestation de réussite à la fin du programme – restaure l’estime de soi et permet à l’imaginaire de se déployer. Et quelque chose, alors, peut renaître.

Propos recueillis par Emmanuelle Rémond

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